Imprimer
Affichages : 3071

levinDurant la Seconde Guerre mondiale, le vin français n’a pas été un produit anodin : il s’est révélé être, avec la défaite, le butin le plus précieux de France aux yeux des dirigeants nazis.

Dès 1940, des « Weinführer », délégués officiels désignés experts en vin et nommés par Berlin, prennent place dans toutes les régions viticoles de France pour coordonner le plus intense pillage que le pays ait connu jusqu’alors. Avec le relais très ambigu de l’État de Vichy et la collaboration de bien des professionnels français avec l’occupant, cet immense dispositif de captation de vin fut un drame que l’on a préféré oublier. Plus de soixante-dix ans après la fin du conflit, le temps est venu de livrer ce qu’il s’est vraiment passé.


Au terme d’une enquête minutieuse, et s’appuyant exclusivement sur des sources inédites restées jusqu’alors inexploitées, Christophe Lucand nous révèle l’histoire d’un monde viticole français soumis à l’épreuve de la guerre, de l’occupation et de toutes les compromissions.

"Le vin et la guerre"  Christophe Lucand   - édition Armand Colin

 

Entretien avec Christophe Lucand

Morgan Poggioli : Comment expliquer que la mainmise allemande sur le vin français ait été aussi efficace ?

Christophe Lucand : Dans la plupart des vignobles renommés, le monde du commerce des vins était très lié aux grands circuits marchands européens et à leurs acteurs allemands au moment où éclate la guerre. De nombreux négociants en vins, champenois, bordelais ou bourguignons, notamment, établissaient des liens très forts avec leurs homologues du Reich, et cela depuis parfois plusieurs générations. Liés par des intérêts souvent communs, ils formaient un monde marchand cohérent et soucieux de sa prospérité.

Le choix des individus désignés par la Chancellerie de Berlin pour représenter les Délégués officiels pour l’achat des vins destinés au Reich à partir de l’été 1940 ne surprend donc personne. Ces personnages, piliers de la politique de captation des productions vitivinicoles françaises, sont très connus dans leur vignoble respectif. Ils ont souvent tissé des liens confraternels très amicaux avec les négociants et récoltants français. Cette situation explique pourquoi la collaboration économique la plus active s’est imposée avec facilité, sans résistance marquante, dans un contexte où chacun des acteurs y trouvait son intérêt par la fourniture de la main-d’œuvre, des denrées et produits nécessaires à la poursuite de leurs activités, et par l’essor parfois extraordinaires de leurs bénéfices. Une mince frange de personnages, toujours très minoritaires, ont dépassé ce rôle en recherchant des profits plus importants encore et en adhérant parfois clairement et ouvertement aux valeurs nazies.

Morgan Poggioli : Vous parlez principalement de la Collaboration mais quid de la Résistance et du vin ? Se pourrait-il que cela fasse l’objet d’un prochain ouvrage ?

Christophe Lucand : La quasi-totalité des professionnels, négociants et récoltants, ont participé à un commerce actif et prospère avec le Reich, au détriment de l’intérêt national. La place de ceux qui ont « résisté » est donc très limitée car il était difficilement envisageable de maintenir une activité marchande sans avoir recours aux seuls acheteurs d’envergure durant cette période. Pourtant, chaque vignoble rassemble bien quelques individus qui, souvent isolés, ont cherché à limiter leurs prélèvements voire, pour quelques-uns, à s’engager dans des actes de résistance face à l’envahisseur. Il serait cependant difficile de tirer de ces actions courageuses un ouvrage complet susceptible de nuancer l’incroyable cupidité qui s’est emparée des esprits pour alimenter une collaboration économique largement dominante.

Souce: http://dissidences.hypotheses.org/8359